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# #4 Recension - Incendies, de Wajdi Mouawad, nouvelle mise en scène par Elkahna et Inès Talbi
- URL: https://plumedanslaplaie.ghost.io/2-recension-incendies-de-wajdi-mouawad/
- Published: 2025-02-16T16:14:20.000Z
- Updated: 2026-06-23T08:16:37.000Z
- Description: Une histoire qui montre que le récit d'une guerre les transcende toutes.
- Author: Martin Forgues
- Tags: Newsletter, #Migrated-1782202572180, #Import 2026-06-23 08:16

J'ai vu le film de Villeneuve, et j'avais raté la mise en scène originale parce qu'à l'époque, je n'appréciais que trop peu le théâtre, envers lequel j'avais de gros préjugés. Mais avant de vous dire tout le bien que j'ai pensé de la mise en scène de l'oeuvre de Wajdi Mouawad par les soeurs Elkahna et Ines Talbi, permettez-moi une parenthèse, malgré que ceux et celles qui me suivent depuis quelques temps savent que je suis excellent pour ouvrir des parenthèses, mais beaucoup moins bon pour les fermer. Tout se rejoint à la fin, n'ayez crainte.  
  
Je sais aujourd'hui que j'ai eu tort. Au contact d'oeuvres théâtrales politiquement engagées et à la relecture de certaines pièces que je n'avais pas su comprendre au secondaire ou au cégep, j'ai découvert un médium puissant et intemporel - les révolutions technologiques qui transforment la diffusion culturelle ne sauraient, au fond, avoir raison du théâtre, incapables de reproduire la proximité physique entre l'oeuvre et son public, un peu comme la radio restera probablement encore longtemps le médium d'information le plus redoutable.  

Cette époque d'obscurité culturelle, c'est aussi celle des premières années de ma vie militaire. Au début des années 2000, malgré mes surnoms de "poète guerrier" (un archétype ironiquement répandu dans l'univers de la fiction) et "d'artiste" (salutations à mon frère d’armes Mathieu Nault pour l'inauguration de ce sobriquet probablement un soir de garde au camp de Bihac en Bosnie), je m'intéressais peu au théâtre et à la poésie tout en restant un lecteur gourmand d'essais et de romans ainsi qu'un cinéphile avide.  
  
La Bosnie fut mon premier contact direct avec la guerre ou, du moins, ses horrifiantes conséquences, en 2002, alors jeune homme de 21 ans. La désolation, les villages à moitié détruits et complètement déserts faisant figure de monuments à la fuite forcée devant la haine et la violence roulantes, les champs de mines dont on voyait les marquages partout le long des routes entre deux villes, les traces d’impact de balles et d’éclats d’obus partout qui scarifient le patrimoine bâti.

Mais surtout, ce que j’avais remarqué, un immense trou démographique - partout je remarquais les femmes, les enfants, les aîné.e.s, mais beaucoup moins d’hommes âgés entre 25 et 45 ans. C’est ainsi que s’incarnent dans le réel l’immense froideur des statistiques, la guerre civile yougoslave ayant laissé dans son sanglant sillage près de 135 000 morts entre 1992 et 1995.

Puis, c’est en Afghanistan que j’ai été déployé cinq ans plus tard. Cette fois, c’était une mission de combat, la guerre faisant toujours rage entre la coalition de l’OTAN et l’insurrection des talibans avec, entre feux croisés, une population civile déchirée à qui on imposait l’allégeance d’un côté comme de l’autre.

Je témoignais de l’horreur en temps réel. Comme au Mali, en 2013, mon premier terrain comme reporter de guerre, où j’ai pu assister plus impuissant que jamais aux actes de vengeance entre les différents groupes ethniques et l’armée malienne. J’ai vu des cadavres se putréfier dans les puits du village de Konna, aux portes du désert. J’avais voulu en faire un reportage, mais aucun média québécois n’en a voulu - on ne semblait pas vouloir me faire confiance - personne d’autre ne parlait de cette campagne de massacres orchestrée du moins en partie par l’armée malienne, alors alliée et protégée de l’armée coloniale française, je n’avais que deux ans d’expérience comme journaliste et mon équipement photo ne permettait pas de bien capter les images de ces cadavres au fond des puits. Vous devinerez ma frustration quand les médias en ont finalement parlé…sitôt la publication d’un rapport par Human Rights Watch (ou Amnistie International, la mémoire me fait défaut).

Fin de la parenthèse - je pourrais continuer longtemps sur cette lancée, je le ferai très certainement un jour ici ou ailleurs.

Ce sont ces images qui me sont revenues en tête alors que se déroulait la pièce en quatre actes cette fois mise en scène par le duo des soeurs Talbi, artistes multidisciplinaires de grand talent et d’égale passion. L’histoire se déroule, sans le nommer, au Liban, dévasté par une sauvage guerre civile dans les années 1980, où toute humanité s’était dissoute dans la haine absolue de l’Autre. Partis sur les traces de la vie leur mère récemment décédée qui avait laissé des instructions étrangement spécifiques à son ami notaire, les jumeaux Jeanne et Simon Marwan que tout séparent sauf la génétique, l’une étant une mathématicienne rompue à la pensée ultra-rationnelle, son frère un boxeur à l’émotivité à fleur de peau, se trouvent confrontés aux balafres que laissent les guerres même des années après que se turent les canons. Au fur et à mesure que se dévoile le récit de la vie de leur mère, ils découvrent toute l’ignominie de la guerre mais aussi la rigidité des moeurs conservatrices qui ont été l’élément déclencheur de la tragique histoire de Nawal Marwan, qui devient dans la pièce l’incarnation à elle seule des conséquences de l’inhumanité de la guerre, sa violence infinie, ses viols utilisés comme arme physique et psychologique, les traumatismes qu’elle laisse dans son sillage. Alors qu’ils découvrent enfin l’improbable vérité sur leurs origines, la vie de Jeanne et Simon ne pourront plus jamais être la même.

Généralement bien reçu par la critique l’automne dernier, cette mouture d'Incendies avait toutefois été esquintée par Luc Boulanger de La Presse, qui déplorait notamment l’interprétation du personnage d’un milicien devenu tortionnaire de Nawal en prison, qu’on montre en costume de lutteur de la WWE et s’imaginant comme une rock star, allant jusqu’à s’imaginer interviewé, jouant les deux rôles. Au contraire, ce choix scénique efficace montre à quel point l’horreur de la guerre sublime l’humanité de ses protagonistes au point où un assassin s’imagine comme tel une étoile pseudo-hollywoodienne par le fait de ses exactions.

L’oeuvre m’a également rappelé d’une certaine manière le roman Le quatrième mur de Sorj Chalandon, dans lequel un dramaturge amateur tente de monter une représentation d’Antigone de Jean Anouilh en plein Beyrouth alors dévastée par la guerre, en choisissant des interprètes dans chacun des camps ennemis.

Et compte tenu du contexte géopolitique mondial, la refonte de cette oeuvre anti-guerre puissante et engagée ne pouvait mieux tomber. En tout cas, elle a su consolider en moi ma propre volonté d’engagement face à ce monde assiégé qu’est le nôtre.