#14 Québec, la fierté au rancart
Réflexion lucide mais au demeurant patriotique.
Romain Gary écrivait que le patriotisme était l’amour des siens - une idée en opposition avec celle voulant que le nationalisme, toujours selon le vénérable écrivain français, soit la haine de l’autre.
L’Histoire lui donne constamment raison.
Mais s’il est patriotique d’aimer et que l’amour soit conditionnel à l’honnêteté la plus brute, il convient alors de faire face, en ce jour de Fête nationale du Québec, à un constat bien triste mais que l’amour qu’on puisse porter à ce territoire et à ces gens saura nous aider à transcender.
Le hasard aura voulu que le décès de Victor-Lévy Beaulieu survienne deux semaines avant la Saint-Jean-Baptiste, fête nationale de notre demi-pays, une tragédie qui a laissé le Québec en général et le Bas-Saint-Laurent en particulier dans une stupeur et une consternation qui n’ont eu d’égal que le torrent d’hommages et d’amour pour le géant littéraire rendu dans les médias, la classe politique et les gens de culture.
Si je fus surpris que Mathieu Bock-Côté n’en ait pas profité pour récupérer grossièrement la tragédie pour nous concocter un mauvais cocktail verbeux à propos de VLB et son appui indéfectible à l’indépendance, son collègue Joseph Facal, étrangement prompt à crier à l’inculture générale alors que la meilleure des charités commence par soi-même, s’est commis à reprendre l’idée beaulieusienne - par ailleurs fort juste - que les Québécois sont “instruits, mais incultes”.
Comme ça lui arrive souvent (et à ses collègues de plume de la nébuleuse commentariale québécorienne), Facal a réussi à prendre un constat juste et à le transformer en ridicule pastiche de critique sociale tournant essentiellement autour des bêtises qu’auraient écrites certain.e.s de ses étudiant.e.s dans un cours au niveau…propédeutique.
Des jeunes de vingt ans qui essaient de se raccrocher au système d’éducation malgré leurs lacunes.
Mais bon, il est plus facile de tourner des jeunes vulnérables en eau de boudin dans leur dos (quel hypocrite!) que de formuler une réelle critique radicale de la société québécoise, tout comme il est tout aussi arrangeant de blâmer l’immigration pour la crise du logement, l’implosion du système de santé, la démolition du patrimoine bâti, les changements climatiques, l’ablation par la main divine du sexe des anges et ma calvitie qui rend impossible mon rêve de posséder une crinière capillaire à rendre jaloux Bernard-Henri Lévy.
Un autre sociologue qui ne fait jamais de sociologie, comme l’autre chroniqueur-chanoine qui hallucine des turbans, des barbes et des burkas quand il passe devant la section halal au supermarché.
Mais je digresse - à peine, mais quand même.
Car d’un autre côté, les “intellectuel.le.s” issu.e.s de cette engeance est prompte à tomber dans les fausses béatitudes de bas-étage aux côtés des cabotins de notre classe politique lorsqu'ils reprennent de manière tordue les mots de René Lévesque et professent, doigts croisés derrière le dos, que le Québec est "quelque chose comme un grand peuple".
Ah bon?
Moi, à ces jérémiades jovialistes et racoleuses, je préfère opposer et adopter, la mort dans l’âme, le constat des Beaulieu, Falardeau et Chartrand qui décrivaient le peuple québécois comme colonisé, à genoux, peureux et, pour une trop grande partie d’entre nous, oui, "instruits mais incultes".
Cette inculture, elle permet à Bernard Drainville de nous exposer la médiocrité de son gouvernement digne d’une chambre de commerce beauceronne en sabrant dans les lambeaux de notre système d’éducation puis, de manière aussi désinvolte que de jeter ces économies de bout de chandelle dans le puits sans fonds de la corruption politique et morale de notre demi-pays, déclarer la guerre aux syndicats de l’éducation.
Cette inculture, elle aura permis à François Legault, notre gérant des charcuteries porcines, de verser dans le révisionnisme en nous disant que le général De Gaulle, par son “Vive le Québec libre!”, voulait parler d’un Québec libre au sein d’un Canada uni. Un peu plus et il nous réinterprétait l’Appel du 18 juin 1940 en nous disant que De Gaulle appelait à une France libre dans une Allemagne unie!
Cette inculture, elle permet à nos gouvernant.e.s de soutenir l’effort génocidaire des fossoyeurs de la Knesset à Gaza et de nous vendre sans trop de mal une guerre contre l’Iran au nom des mêmes “principes” qui ont plongé l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et tant d’autres pays du Sud global dans le chaos.
Cette inculture, elle permet à des promoteurs immobiliers d’obtenir le droit de détruire le patrimoine bâti pour le grand-remplacer avec des condos en carton, des “maisons toutes pareilles” comme le chantaient Les Cowboys Fringants, des McMansion hideux d’imitation classique, fausse pierre et faux chrome, pour douchebags trop nantis pour notre bien commun.
Parlant de douchebags nouveaux-riches à la fortune inversement proportionnel à leur niveau de goût, c’est cette inculture qui font passer Luc Poirier, François Lambert et Olivier Primeau pour des penseurs dignes de nous vomir leurs opinions politiques et sociales plaquées or pour camoufler un degré d’ignorance stratosphérique qui, du coup, doivent certainement alimenter l’effet de serre.
C’est cette inculture qui permet aux réactionnaires ethno-nationalistes de récupérer sans vergogne les personnages et les récits révolutionnaires et transgressifs qui traversent l’histoire politique du Québec et ses aspirations à l’émancipation du colonialisme britannique, puis du néo-colonialisme canadien. Qui leur donne une légitimité fallacieuse à exiger le droit de dire “Nègres blancs d’Amérique” tout en rejetant l’héritage politique de Pierre Vallières, à “honorer” la mémoire de Pierre Falardeau en évacuant sa pensée et ses influences révolutionnaires et décoloniales, ainsi que celles des Patriotes qui étaient des “bourgeois éclairés” républicains qui réclamaient des droits égaux pour tous et toutes, la fin du régime colonial monarchiste et une relation politique équitable avec les Premiers Peuples.
C’est cette inculture qui nous rend collectivement incapables de repenser l’idée d’indépendance du Québec en fonction des réalités de ce siècle et des leçons à retenir des précédents.
C’est cette inculture qui permet de javelliser l’héritage politique et littéraire de VLB, qui nous a tout au long de son oeuvre prolifique exposé aux parts d’ombre de notre société, qui aura préféré la lucidité au lyrisme de pacotille, même si elle fait mal.
Face à ce constat, difficile de déclamer ma “fierté”, même en ce jour de Saint-Jean-Baptiste.
Mais c’est bien par patriotisme que je tiens à rappeler ces vérités dérangeantes.
LES peuples qui occupent ce grand et magnifique territoire traversé par un des fleuves les plus majestueux sur Terre doivent plus que jamais prendre conscience que son avenir se construira sur les cendres du système capitaliste, colonialiste et impérialiste que représente l'État fédéral canadien, lui-même sous-produit do colonialisme britannique et inféodé à l'impérialisme américano-occidental.
Dans “Désobéissez!”, pamphlet paru en 2013 et inspiré par la révolte étudiante de 2012, VLB “[poussait le cri] d’une bête blessée avant qu’on ne l’achève d’un coup fatal à la tête”.
Répondons à son appel et sortons la fierté du rancart!